(Zinneke 2006)

Le Soir Vendredi 3 novembre 2006

Carte blanche

Foulard et chiffon : quand les femmes s'en mêlent…

Catherine Francois
Conseillère communale socialiste à Saint-Gilles,
co-auteur du livre « Paroles de prostituées »,
administratrice d'Espace P… (prostitution),
présidente de « Choisir la Communale »
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J'ai longtemps éprouvé des difficultés à intervenir sur la question du port du voile.
Non pas par lâcheté mais parce qu'il est difficile de faire la synthèse entre deux options : le sacrosaint droit à faire ce qu'on veut de son corps, et de l'autre coté l'opposition au voile parce qu'il symbolise l'enfermement d'une partie du corps de la femme.
Le voile est l'instrument utilisé par les opposants de la modernité pour asseoir la soumission des femmes : se couvrir la tête ou le visage permet aux femmes d'éviter d'être ainsi tracassées par le désir libidinal irrépressible de l'homme qui pourrait perdre raison devant la chevelure racoleuse et envoûtante d'une femme.
Si l'autorité publique ne doit pas tout réglementer, il importe qu'elle garantisse quand même certains principes de nos sociétés démocratiques : l'égalité des sexes et la mixité sexuelle dans les lieux et les espaces publics.
Certains élus locaux du parti Écolo ont proposé de réserver l'accès de la piscine communale aux femmes certains jours de la semaine, en interdisant ainsi l'accès aux hommes (comme cela se pratique dans d'autres communes d'ailleurs). L'objectif avoué étant ainsi d'éviter la promiscuité avec les hommes dans un lieu public.
Leurs pulsions sexuelles pourraient être tellement irrépressibles et animales qu'elles anéantiraient, chez les vertueuses, le goût des plaisirs de l'eau chlorée.
Les symboles religieux appartiennent aux croyants, et à eux seuls. La liberté des cultes et la séparation de la religion et de l'État constituent certainement le fondement de la coexistence pacifique entre croyants et noncroyants dans notre pays. Il importe de concilier cette liberté de vivre sa religion avec les valeurs qui cimentent notre société comme l'égalité, la mixité sexuelle, et la nécessaire séparation entre les affaires religieuses et l'État.
Tous les jours, certains enseignants témoignent de la difficulté d'emmener les filles à la piscine, on réclame des cantines scolaires avec une viande bénie selon des rituels précis. Les cours de biologie sont également remis en question.
Dans la rue, la pression est la même tant pour les voilées que pour celles qui par défi reculent devant cet obscurantisme vestimentaire. Dans certains quartiers de notre capitale, la femme voilée fait partie du décor, toute femme qui ne porte pas le voile fait figure d'exception.
Ceux qui ont accepté le voile à l'école publique ne doivent maintenant plus s'étonner d'avoir encouragé massivement le port du voile en rue. Il n'y a maintenant plus d'alternative pour les femmes : sortir en rue voilée, c'est refuser de porter le stigmate de la putain ou de la femme facile. A fortiori, ne pas porter le voile, c'est défier constamment la rue, c'est arborer sa liberté, c'est assumer sa féminité, c'est aussi refuser l'inégalité des sexes.
Le problème est que le voile devient de plus en plus long et cache de plus en plus le visage pour ne laisser maintenant entrevoir seulement les yeux.
Je veux me souvenir des luttes féministes qui réclamaient le droit au plaisir, le droit de pouvoir jouir et disposer librement de son corps sans s'encombrer de tabous et de préceptes religieux. Je ne veux pas d'une société austère et sécuritaire dont certains croyants pourfendraient les uns et labelliseraient les comportements des autres.
Je ne veux pas être complice d'une société qui abandonne l'émancipation des femmes au profit de l'intolérable tolérance

Nous bénéficions ensemble, hommes et femmes d'Occident, d'une liberté de mœurs qui reste presque partout ailleurs dans le monde, un rêve inaccessible ou un scandale insupportable. Il importe de garantir ce maintien des libertés individuelles. C'est bien l'enjeu d'une société progressiste et moderne, concilier le droit de chacun à jouir du plaisir sans contrainte et sans morale religieuse.
Par ailleurs, si chacune est bien libre de vivre sa foi religieuse individuellement dans la sphère privée, il importe que cette manifestation ne fasse pas l'objet d'une pression sociale contraignante qui retentit sur la sphère publique.
Or, c'est là que le bât blesse.
La question du voile n'est pas une question religieuse mais une atteinte fondamentale au droit des femmes. Ces comportements moyenâgeux clichent la femme sous une domination silencieuse des hommes. Je ne peux accepter que la contrainte sociale et familiale régule et conditionne le devenir des femmes et leur émancipation. Pour certaines femmes, le voile est encore une concession faite pour pouvoir jouir de l'espace public en toute impunité.
Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, je souhaite apporter mon soutien à toutes ces femmes silencieuses qui arborent le voile par oppression ou autre diktat.
Je ne veux pas être complice d'une société qui abandonne le combat de l'émancipation des femmes au profit de l'intolérable tolérance et du politiquement correct.
Je veux qu'elles sachent que chaque fois qu'un voile est porté par contrainte en Belgique, nous serons à leur côté pour le dénoncer.
Nous crierons ensemble sur tous les extrémismes religieux qui enferment le corps de la femme et caricaturent injustement celles qui refusent de le porter comme des femmes indécentes et peu vertueuses. Mes sœurs qui se font cracher dessus parce qu'elles lèvent la tête avec audace aux pressions de la rue. Elles n'ont pas choisi d'être voilées et pour elles, c'est un repli identitaire et une véritable aliénation silencieuse. Le voile leur ferme la route vers la rencontre, la mixité, le mélange, le métissage interculturel et l'occupation de la sphère politique. Merci à Ni
putes ni soumises du combat courageux qu'elles mènent dans les cités françaises et maintenant à Bruxelles.Ce foulard ne sera pas exhibé comme un étendard dans les écoles publiques,  dans les institutions publiques

La liberté des cultes ne peut entraver la liberté des femmes à s'émanciper.
Je ne m'autorise nullement de juger celles qui le portent par volonté, je ne les stigmatise pas. Il est sans doute le fruit d'un cheminement spirituel. Elles ne sont pas fragiles, elles n'ont pas besoin de notre soutien.
Mais ce foulard ne sera pas exhibé comme un étendard dans les écoles publiques, dans les institutions publiques, c'est le socle minimal pour garantir la mixité sexuelle, et réaffirmer que notre société a fait de l'égalité des sexes une valeur indiscutable.
C'est seulement à ce prix que toutes les femmes pourront enfin dormir tranquilles.

© dm