68, année vachement érotique (1)

Sous l'impulsion d'étudiants parisiens, la France s'est agitée pendant un beau printemps de mai 68. Lassés par une société autoritaire et paternaliste, les jeunes insurgés « des 30 glorieuses » (2) dénoncent pêle-mêle le capitalisme, l'austérité morale gaulliste, les arrestations arbitraires de leurs camarades.

D'abord désemparés par ces « gauchistes » qui couvrent les murs parisiens de slogans libertaires et provocateurs, travailleurs et syndicat emboitent le pas au mouvement et en quelques jours la France est paralysée par des grèves importantes qui débouchent sur un mois de mai quasi-insurrectionnel. On passe d'une petite crise confinée aux universités à une vrai crise sociale qui fait débrayer une à une les usines.

Un temps de révolte que Françoise Giroud allait qualifier en écrivant :
« Les révoltes qui se manifestent par les armes, on peut les mater. Celles qui naissent et se propagent par l'esprit sont insaisissables ».

Simone de Beauvoir en 1975


Si le mouvement de Mai 68 a surtout été une révolte des fils contre les pères, il apparaît aujourd'hui que le mouvement a contribué sans nul doute à l'émergence des années féministes en France comme en Belgique d'ailleurs. Cette révolte libertaire a entrainé sur sa route toutes les revendications : du Peace and love au féminisme radical. Le monde est ainsi secoué par Prague, le Vietnam, la révolution culturelle en Chine et le mouvement des femmes en Belgique. Le mouvement des femmes prend vite une ampleur exceptionnelle avec les Dolle Mina (3) au Nord, les Marie Mineur en Wallonie et la Maison des femmes à Bruxelles.

« Une société qui n'accorde pas les mêmes droits à l'homme et à la femme n'est pas une société démocratique »clament elles à l'unisson.

Mai 68 a sur une série de revendications autour de la liberté sexuelle qui restent aujourd'hui encore un modèle de référence.

Les slogans révélateurs comme « jouir sans entrave » , « mon corps m'appartient » ou « dans mon ventre, c'est chez moi » défient les pavés de ce curieux printemps et montrent à quel point l'atmosphère de liberté et de contestation étaient essentielles pour aboutir à une véritable liberté sexuelle et plus largement à l'égalité entre les sexes.

L'heure était à l'enthousiasme pour ne pas dire à l'euphorie pour les femmes qui luttaient pour le droit à la contraception et le droit à l'avortement. Les comités se multiplient pour briser la loi du silence autour du viol et des femmes battues.

En Belgique, c'est à Saint Josse que les prémisses de la liberté sexuelle débuta. Monique Rifflet, professeur d'histoire à l'Athénée d'Uccle, socialiste et militante de la loge mixte le droit humain, aborde avec franchise la question de la contraception. On ne connait pas encore la pilule en Belgique, et avec l'aide de médecins de l'hôpital Saint-Pierre et du courage de Guy Cudell, Bourgmestre de Saint-Josse, un local ouvre clandestinement ses portes dans la Commune où nait le premier centre de planning familial du pays « la Famille Heureuse ».

Son nom illustre à merveille la volonté de ces courageux précurseurs de donner une image positive et rassurante pour la morale publique de l'époque. Une centaine de bénévoles participent aux permanences.

En 1968, Monique Rifflet entre au cabinet du ministre de la Famille,et contribue à la reconnaissance et la subsidiation des premiers centres de planning. Au même moment, au Vatican, le pape Paul VI condamne le recours à la contraception. En 1972, un médecin brugeois est condamné à 2 ans de prison (6 mois ferme) pour avoir pratiqué une interruption de grossesse. En 1973, c'est autour du Dr Willy Peers qui est arreté à Namur Il aura fallu attendre 1973 pour l'accès à la contraception en Belgique, et 1990 pour le droit à l'avortement.

Le mouvement féministe peut s'enorgueillir d'une belle victoire où les femmes occidentales se sont dotées d'un pouvoir sans précédent dans l'histoire de l'humanité celui de pouvoir détacher le plaisir et la sexualité de la reproduction. Cette révolution a sonné le glas du patriarcat. En 1965, la FGTB créée la commission du travail des femmes en s'emparant de la question de l'inégalité salariale notamment posée par l'arrivée massive des femmes sur le marché de l'emploi. Le 17 février 1966 éclate la grande grève des femmes à la F.N.d'Herstal, qui durera 3 mois. Les ouvriers acceptent mal que les femmes débrayent pour réclamer le salaire égal et les contraindre ainsi au chômage technique. 7.0000 femmes de la CEE viennent les soutenir à l'usine. Les femmes prennent ainsi conscience que l'égalité salariale n'est pas le seul but à atteindre puisqu'elles sont elles-mêmes écartées des véritables responsabilités syndicales qu'elles doivent maintenant conquérir. (4)

En 1967, un arrêté royal permet à la travailleuse de recourir aux tribunaux pour faire appliquer le principe de l'égalité des salaires.

En 1969, les femmes sont protégées contre le licenciement en cas de grossesse, au même moment la première foire de sexe ouvre ses portes à Copenhague. Le salaire des femmes se revalorisent et dès lors qu'on gagne mieux sa vie, on devient indépendante et les femmes peuvent enfin exister sans la protection financière d'un mari. Le mariage traditionnel se vide peu à peu de son contenu économique. « L'image de la femme traditionnelle s'effaçait pour laisser place à une autre, plus virile, plus forte, presque maitresse d'elle-même, sinon de l'univers. Après des millénaires de tyrannie plus ou moins douce qui la cantonnait aux seconds rôles, la femme devenait l'héroïne du film où l'homme jouait les utilités . Cette énergie si jouissive était certainement source d'une précieuse énergie pour les femmes en quête de nouvelles frontières. D'ailleurs de frontières, il n'en était plus question. Tout ce qui était à lui était à elle mais tout ce qui est à elle n'est pas à lui. Fortes de cet esprit conquérant, les femmes se voyaient bientôt partage le monde et la maison avec leurs compagnons. L'égalité des sexes devenait l'ultime critère d'une véritable démocratie » (5)

Mai 68 marque la fin d'une époque et amène un changement profond des apports de sexe. L'enjeu du féminisme est de rappeler sans cesse aux jeunes femmes, les progrèsde leur condition tout en restant vigilante aux courants conservateurs et réactionnaires développés par les églises, certains groupes féminins qui s'autoproclament féministes parce qu'il s'enquiert subitement du destin des femmes et veulent s'en emparer.

Les années 90 ont vu apparaître des nouveaux mouvements aux accents idéologiques en contradiction complète avec le féminisme hérité de 68. Ces idéologies nouvelles, aux ramifications parfois fondamentalistes déploient un véritable catalogue de lamentations et d'accusations morales à l'égard des hommes, uniques responsables et des femmes libres, considérées comme les sorcières des temps modernes. Ce mouvement féminin, différentialiste se plait à victimiser inlassablement les femmes, les considérant comme des êtres fragiles et sensibles que la société doit à tout prix plaindre, médailler et protéger. Ce mouvement conservateur trouve appui dans la valorisation de la différence sexuelle qui prétend que chaque moitié sexuelle doit se compléter. Que notre nature serait différente et que le féminin serait synonyme de douceur, de générosité et de sens du sacrifice tandis que le masculin serait signe de puissance, de force et de pouvoir.

Pourtant l'effort physique est en général un facteur de classe et non de sexe. Fille d'ouvrier, je peux vous dire que les taches les plus pénibles sont toujours réservées à ceux d'en bas, qu'ils soient robustes ou non. Ce féminisme de la lamentation s'est lancé dans une épopée qui tente de surprotéger les femmes de tout : du mariage, du divorce, de la pornographie, du chômage, du regard des hommes, du politiquement incorrect, de la prostitution, et du harcèlement. Ce féminisme différentialiste a réinventé la notion de sacrilège sexuel en faisant la police permanente sur nos vies et nos pensées. Une exemple marquant a imprimé le courant différentialiste.

Il s'agit de l'inscription dans les textes de loi de la différence des sexes du principe du quota politique qui inscrit définitivement la différence entre les sexes. Cette inscription repose sur des arguments étranges qui justifiaient qu'un tiers des listes électorales devaient être attribuées aux femmes, parce qu'elles détiennent une nature différente, un clitoris plutôt qu'un pénis. Les discours ont tous convergé dans la même direction : la femme fait de la politique autrement, il y aurait ainsi une autre façon de voir le monde (« elles savent prendre de la distance avec le pouvoir, elles sont plus proches des gens, plus concrètes,...). A force de répéter que les femmes sont moins guerrières, dévouées aux bonnes causes, moins libidinales, on en est venu à dresser un portrait au vitriol des hommes les présentant comme des démons libidinaux, ayant un vice inné pour la domination, bête de foire dégueulasse à castrer à tout prix. Pourtant les femmes restent les principales responsables de l'éducation des hommes.

Rien ne changera aussi longtemps que les femmes produiront l'inégalité dans l'éducation des enfants. A elles de méditer et accepter leurs véritables responsabilités dans la reproduction du genre. La boite de pandore s'est maintenant entrouverte une première fois percolant un nouveau mode de pensée qui imposa de nouvelles lois protectrices dans les différentes assemblées politiques. On est bien loin des rebelles de mai 68.

Deux idéologies s'expriment aujourd'hui et s'affrontent au travers de ces courants politiques : le féminisme universel hérité des années 68-70 et le féminisme différentialiste. Chaque camp s'est saisi du sexe prônant d'un coté une sexualité ludique, libre, consentante, épanouie, volage, sans contrainte, source de plaisir absolu et de l'autre un objet de consommation sacré, digne, sage, conforme, propre et pur, pointant la pornographie et la prostitution comme sacrilège ultime. En résumé, on pourrait ainsi caricaturer les courants de pensée entre d'un coté le féminisme talon-aiguille et libertaire et de l'autre le féministe victimiste qui talibanise nos modes de vie et nos conquêtes.

« La condition de la femme occidentale a profondément changé ces 40 dernières années n'en déplaise au courant victimiste qui n'a de cesse de pointer du doigt les femmes comme des éternelles victimes innocentes et impuissantes de l'homme brutal, dominateur et usurpateur. Nous avons pourtant hérité du féminisme universel sans même le savoir, nous baignons aujourd'hui dans un féminisme victimaire sans même le vouloir. Le résultat des urnes nous prouve tous les jours que les femmes tiennent fermement à leur liberté sexuelle, à l'idéal de l'égalité et au partage des rôles. L'égalité des sexes est déterminante et productrice de démocratie » (6). Le féminisme ne fait pas la guerre aux hommes et ne considère pas les femmes comme les perpétuelles victimes apeurées. A confondre les vrais et les fausses victimes on risque de se méprendre sur l'urgence des combats à mener.

Je ne résiste pas à terminer cet article en vous citant la citation de la grande féministe belge, Louise De Craene-Van Duuren qui crée en 1928 (7) le groupement belge pour l'affranchissement de la femme « Un jour les hommes et les femmes seront égaux en droit. Alors, parce qu'ils auront fait triompher la Justice, on honorera les féministes des deux sexes comme des bienfaiteurs de l'humanité ».


Références
1. Titre si joliment écrit par Yvon Toussaint, journaliste et écrivain dans le journal Le soir – 18 avril 2008
2. Années fastes qui entre la fin de la guerre 40-45 et le choc pétrolier de 1973 permettent l'émergence de la société de consommation marquée par le plein emploi et une forte croissance économique.
3. Cigares au bec, elles manifestent à Anvers dans une compagnie d'assurance qui interdit de fumer à ses employées et pas à ses employés! Avec cette action humoristique, elles gagnent les faveurs de la Flandre conservatrice.
4. 30 ans plus tard, en 2002, elles sont 43 % des affiliés aux syndicats FGTB, CSC et CGSLB, elles ne sont que 301 pour 2 577 hommes dans les 95 commissions paritaires du monde du travail.
5. Élisabeth Badinter, Fausse Route,2003, Odile Jacob.
6. Élisabeth Badinter, Fausse Route,2003, Odile Jacob.
7. Des Femmes dans l'histoire en Belgique depuis 1830 – Van Rockeghem, Vercheval et Aubenas, Luc Pire- 2006

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